Le Parti qui dit ce qu'il fait et qui fait ce qu'il dit

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Votre parti a décidé de participer aux élections législatives pour « faire face au chaos et à l’anarchie ». Comment concrètement ?

Les élections ne sont pas une fin en soi mais un moyen. Des partis ont été créés juste pour participer aux scrutins et ne font rien d’autre, y compris ceux dits de la majorité. La nature de notre parti diffère totalement. Le PT est né des luttes sociales et politiques dans la clandestinité. C’est un parti de militants et d’engagements politiques. Nous sommes partis comme à l’accoutumée de la situation politique. Celle-ci est caractérisée par l’incertitude la plus totale produit d’une impasse induite par une politique socio-économique des plus brutales et régressives et un statut quo étouffant sur le plan politique.

En même temps, il y a eu des grèves qui étaient très importantes en 2016 et la mobilisation se poursuit parmi les travailleurs et fonctionnaires et dans les universités. Pour nous, c’est sur ce terrain que les choses se dénouent. C’est-à-dire dans la clarté. Les élections ne sont pas un terrain qui permet une telle clarté. C’est un terrain démocratique qui est biaisé de par sa nature. Donc, nous avons voté le principe de la participation tout en laissant la session du comité central du parti ouverte pour être prêts à toute éventualité. Nous ne savons pas ce qui pourrait se passer demain ou après-demain. La situation est tellement lourde d’incertitudes.

 

Est-ce que cela veut dire que votre décision n’est pas définitive et que vous pourriez boycotter le scrutin par la suite ?

S’il se vérifiait que ces élections entraîneraient le chaos et plongeraient le pays dans un bain de sang, comme c’est devenu la règle dans la plupart des pays africains, il est certain que nous n’allons pas les cautionner. En décembre 1991, nous avons décidé de ne pas participer aux élections parce que nous avions senti l’odeur du sang. Hélas les événements nous ont donné raison. Pour nous, les élections sont un moyen, même biaisé, pour poser les revendications, pour caractériser les problèmes et pour faire la démonstration que les solutions aux problèmes socio-économiques et politiques existent !

En plus de la grève et des rassemblements, les syndicats ont dégagé une autre forme de lutte : collecter un million de signatures pour le retrait de la loi scélérate sur la retraite. Au PT, nous pensons que nous devons utiliser la tribune qu’offrent les élections pour aider les mobilisations en cours et pour aider à dégager les horizons. Durant la période électorale, vous avez des moyens dont vous ne disposez pas en temps normal : la télévision, la radio, les salles tous les jours, ce qui permet un accès au plus grand nombre de citoyens.

Que ferait-on si on ne participait pas dans le contexte actuel aux législatives ? Peut-on manifester à Alger ? Non parce que cela est interdit encore et ensuite parce que ça peut dégénérer en n’importe quoi vu la situation de précarité et l’existence d’aventuriers. Et puis, si on ne participe pas, notre voix sera éteinte durant toute la période électorale. On n’a pas le droit de le faire alors que la situation exige une intervention permanente pour aider dans la mobilisation et la décantation.

Nous savons qu’il y aura beaucoup de facteurs de décomposition parce que les forces de la réaction veulent maintenir le statu quo sinon organiser une régression encore plus violente sur le terrain politique en jonction avec l’oligarchie qui va participer en force.

 

Quel sera justement le rôle de l’oligarchie dans cette élection ?

Les oligarques et les forces de la réaction vont, consciemment ou inconsciemment, utiliser l’argent et la corruption pour orienter le pays vers des élections à l’égyptienne. Celles de 2010, lorsque l’oligarchie, organisée dans le parti de Moubarek, qui avait déjà pris les centres de décisions économiques, a décidé de prendre les centres de décisions politiques. Elle a donc investi avec force les élections à travers une fraude généralisée. Elle a réussi son coup mais tout en accélérant le processus de la chute du régime.

Pour ce qui est de l’Algérie, ce n’est pas la chute du régime qui nous inquiète, au contraire. C’est la chute du pays dans un contexte tellement dangereux. Nous avons vu les forces de l’argent sale agir en 2012 à travers la corruption au niveau de l’administration pour l’achat des sièges, l’achat des voix, la violence dans les élections et l’utilisation de barbouzes pour empêcher les autres candidats de s’exprimer.

 

Le secrétaire général du FLN affirme qu’il ne faut plus compter sur l’argent sale pour se porter candidat. Est-ce que cela vous rassure ?

Les deux partis dits majoritaires tiennent des discours très contradictoires sur cette question. Peut-être qu’il faut s’entendre sur ce qu’est exactement l’argent sale. Pour l’instant, je pense que la définition de ce terme n’est pas très claire pour eux. En 2012, il y avait de l’argent de la drogue dans le circuit électoral. Puis des contrebandiers élus ont blanchi leur argent dans les affaires. Depuis 2 ans, c’est l’oligarchie, qui agit autrement, par la prédation dans les fonds et marchés publics, le pillage du foncier et des infrastructures, qui constitue un danger en elle-même.

 

Le patron du FCE avait déjà déclaré que son organisation n’a rien à voir avec la politique et qu’il ne participera pas aux élections. Cela n’est-il pas suffisant ?

Le patron du FCE a également déclaré que des membres de son organisation sont des militants dans les partis politiques et ont le droit d’être candidats. En réalité, le problème n’est pas lié à une personne. Personnellement, je parle de l’oligarchie en tant que telle. Et quand je dis oligarchie, je ne parle pas du FCE en tant qu’organisation qui regroupe des centaines d’entrepreneurs.

Je ne parle pas également des hommes d’affaires en général mais des affairistes et des oligarques. Un groupe d’individus qui veut faire main basse sur les institutions. Et cela, on l’a vécu en Algérie ces deux dernières années. Nous avons vu les liens de certains hommes d’affaires avec des États étrangers, des chancelleries. Nous les avons vus convoquer des ministres, faire la tournée des institutions de la République et s’immiscer dans la diplomatie.

 

Est-ce que les autorités ont appris la leçon avec l’épisode du Forum africain d’investissements et d’affaires ?

Le problème réside dans la délimitation qui n’existe toujours pas entre les institutions et les affaires. Une organisation patronale est un syndicat des patrons et il n’y a pas que le FCE mais des dizaines d’autres qui n’ont pas les mêmes privilèges. Même au sein du FCE, ce n’est pas tout le monde qui a les mêmes privilèges.

C’est une infime minorité qui peut se permettre la surfacturation jusqu’à l’heure à des sommes colossales. L’entrepreneur ne me pose pas de problème en tant qu’entrepreneur mais la politique est une chose et l’entreprenariat en est une autre. Que cherche un entrepreneur en allant participer aux élections ? Le pouvoir politique et une immunité qui lui permettent d’accéder aux marchés et violer les lois de la république. Des députés à l’Assemblée qui sont des hommes d’affaires véreux, se comportent comme des Nababs.

 

Le président de la Haute instance indépendante de surveillance des élections a promis des élections propres et transparentes. Vous avez foi en cette instance ?

Le problème n’est pas en soi dans les intentions de M. Derbal. Ce dernier a même fait appel au peuple et il n’avait pas tort. C’est la nature même de l’instance et ses prorogatives qui soulèvent des interrogations. Il aurait fallu que l’instance s’occupe du processus électoral du début jusqu’à la fin comme c’est le cas en Tunisie. Est-ce que cette Haute instance peut assurer la neutralité de l’administration ? Je ne pense pas.

Du point de vue de la composante-société civile, c’est le Conseil national économique et social (Cnes) qui s’en est occupé. Est-ce que le Cnes est une organisation indépendante ? Est-ce qu’il a choisi des associations qui sont indépendantes et qui agissent sur le terrain des libertés ? Ou bien des associations qui sont plutôt liées au pouvoir ? Pour moi, malgré tout le respect que je lui dois, le Cnes est un fourre-tout ! De plus, il a perdu son essence depuis le décès de feu Mentouri qui agissait en toute indépendance.

 

Donc l’instance est incapable de régler, selon vous, un certain nombre de problèmes liés aux élections ?

Prenons le fichier électoral par exemple qui constitue un problème majeur. Est-ce que la Haute instance va pouvoir l’assainir ? En principe, l’opération est extrêmement simple parce que l’état civil est numérisé. Il suffit de prendre l’état civil et regarder qui est en âge de voter et qui est encore en vie. À partir de là, on a un fichier électoral et national qu’on peut donner aux partis. En 2012, on nous a donné, après insistance, des CD qui étaient une insulte à notre intelligence.

Ces CD étaient impossibles à ouvrir. Le choix des fichiers de wilayas n’est pas sain car il ne permet pas de voir s’il y a des doubles ou des triples inscriptions de militaires par exemple. C’est le fichier électoral qui est le nœud. Donc, si l’instance peut contrôler le fichier électoral à partir de l’état civil numérisé, cela constituerait une grande avancée. Et ça serait salvateur pour le pays, qui n’a pas besoin d’une nouvelle crise dans une situation aussi précaire.

On peut également parler du vote des militaires. Jusqu’à 2012, sur instructions centrales, ils ont voté deux, trois, quatre, cinq et parfois six fois en faveur du FLN en général et accessoirement pour le RND. Donc, avec ça et avec le recours à toutes sortes de trucage, on a pu maintenir frauduleusement le FLN comme force politique hégémonique à l’Assemblée alors que les vrais résultats établissaient que ce n’était pas le cas. Est-ce que cette Haute instance va pouvoir mettre fin à cela ? Je ne peux pas répondre à sa place. Jouer avec le scrutin cette fois-ci, c’est jouer avec le feu. Ces élections seront charnières. Car nous sommes en train de perdre notre immunité sociale alors que notre immunité politique est quasi-inexistante.

Dans le contexte actuel, soit on sera au rendez-vous avec une ouverture démocratique, même limitée, vers davantage de libertés, de restauration des espaces démocratiques, de restitution de la parole au peuple, vers l’édification d’un État de droit et de démocratie, soit ça va être un tournant mortel vers le chaos. Personne ne sait avec l’état d’indignation générale, sur quoi l’étincelle peut prendre.

 

Vous dénoncez régulièrement la politique du gouvernement. Vous l’accusez d’appliquer des mesures plus dures que celles du FMI. Comment faire autrement devant la crise économique ?

La réponse est simple. On peut commencer par les impôts non recouvrés qui s’élèvent à près de 15.000 milliards de dinars, les droits de douane non recouvrés qui dépassaient les 1000 milliards à la fin de 2014, la surfacturation à des sommes faramineuses et l’argent de la corruption. Sans compter les pertes énormes occasionnées par l’accord avec l’UE et à une échelle moindre, l’accord avec la Zone arabe de libre échange (Zale). Si je ne prends que les impôts et les droits de douane non recouvrés, nous avons de quoi faire trois budgets annuels sans recourir à la fiscalité pétrolière.

La nouvelle Constitution algérienne criminalise l’évasion fiscale et énonce la confiscation des fortunes mal acquises. Est-ce que quelqu’un dans ce gouvernement ou dans ces institutions est en train de veiller à ce qu’on contrôle d’où vient l’argent de X, Y ou Z ? Personne ! parce qu’il y a des complicités. Qu’est-ce qui empêche d’instaurer un impôt sur la fortune ? La Banque mondiale, qui est l’ennemi des peuples, trouve que le système fiscal algérien est le plus injuste au monde. En septembre, la Banque mondiale reconnaissait qu’il n’y a que les salariés et les couches moyennes qui paient leurs impôts en Algérie. Même dans les pays les plus arriérés, il y a un minimum de rigueur. Cette situation est en tous cas en rapport avec la nature de ce système obsolète, pourri et décomposé. En fait, le gouvernement ne cherche pas des solutions. C’est une sorte de fuite en avant très dangereuse car elle pousse vers la rupture.

 

Les ministres ont cédé 10% de leurs salaires. Qu’en pensez-vous ?

C’est une mauvaise blague. Ce n’est même pas de la poudre aux yeux. C’est du populisme de mauvais aloi. Ce n’est même pas symbolique. Le salaire d’un ministre ne fait pas sa fortune, ce sont les primes et ce qui marche avec le poste qui sont importants. Les 10% de leurs salaires vont rapporter quoi au trésor public ? Cela ne me fait même pas rire.

 

Le chef d’état-major se verrait bien probablement en successeur du chef de l’État, selon un rapport de parlementaires français. Partagez-vous cet avis ?

Arrêtons-nous d’abord sur le rapport des parlementaires français qui est d’une extrême violence. Car émanent d’une institution de la République française et qui, par delà l’ingérence intolérable dans les affaires internes du pays et les contre-vérités, réduit l’Algérie à des pro-Français et des anti-Français, à commencer par le gouvernement. C’est une insulte sans précédent à l’encontre du peuple algérien en général et de la jeunesse en particulier, de la Révolution algérienne. Ces messieurs feraient mieux de s’occuper de la crise sans précédent qui secoue la France sur tous les plans y compris les institutions, comme produit du rejet par la majorité des Français des politiques du gouvernement et nous sommes solidaires des travailleurs et de la jeunesse de France.

Quant à nos problèmes, c’est à nous, Algériens, de leur trouver les solutions conformément à nos aspirations et aux intérêts de notre pays, en toute souveraineté.

 

Partagez-vous leur avis sur les ambitions du chef d’état-major ?

Ma dernière rencontre avec le chef d’état-major date du début 2014. J’ai eu un assez long entretien avec lui au cours duquel nous avons abordé différentes questions internationales et nationales. Nous avons parlé de l’Égypte et de l’élection du Maréchal Sissi. Nous sommes tombés d’accord sur le fait qu’il y a une grande différence entre l’Algérie et l’Égypte et que l’ANP, qui est l’héritière de l’ALN, est une armée républicaine, un attribut essentiel de la souveraineté nationale, tandis que l’armée égyptienne est financée en partie par les États-Unis. Certains responsables nous ont bassinés avec « l’État civil ».

Pour ma part, je considère que nous ne sommes pas sous une dictature militaire ou un régime policier, même si nous ne sommes pas en démocratie non plus. Les Algériens aspirent à asseoir un système totalement démocratique, de libertés avec tous les droits politiques et civiques pour toutes et tous sans exclusion. Bien sûr, dans notre pays, l’armée a une place très importante. C’est la colonne vertébrale de l’État. Mais je ne peux pas imaginer dans notre pays une situation à l’égyptienne.

 

Est-ce que vous pensez que Ahmed Gaïd Salah a cette ambition ?

Je pense qu’il faut lui poser la question. Cela sera plus clair pour tout le monde.

 

Certains partisans du président Bouteflika parlent d’ores et déjà du cinquième mandat. Quel sera votre position si toutefois le chef de l’État décide de se présenter en 2019 ?

D’abord, je trouve indécent de parler du cinquième mandat alors que nous sommes à peine à mi-mandat. Ceux qui ont l’habitude des actes d’allégeance sont libres. Mais cela est insupportable parce que nous ne savons pas ce qui peut se passer dans notre pays demain. Au PT, nous sommes saisis d’angoisse par rapport à l’orientation socio-économique, au délitement du tissu social, au danger qui menace la pérennité de l’État et eux viennent nous parler du cinquième mandat. Dans tous les cas, ils sont très peu nombreux ceux qui en parlent.

Cela étant dit, je refuse de parler des présidentielles aujourd’hui vu que je ne sais même pas comment les législatives vont se dérouler.

 

Ouyahia a envoyé une instruction aux chefs des services de sécurité pour interdire toute activité ou déplacement hors de la capitale à Ali Benhadj. Est-ce que vous approuvez cette décision ?

J’ai lu dans la presse que cette décision serait attribuée au président de la République. J’ai plus que des doutes là-dessus. Je ne crois pas que le Président accorde de l’importance ou suive Ali Belhadj lorsqu’il s’exprime. De plus, seule la justice est habilitée à prendre une décision de limitation de la liberté d’un justiciable dans le cadre d’un procès. Si l’activité de Ali Benhadj a perturbé la stabilité du pays, on l’aurait su.

Je ne peux pas approuver cette décision et ce par-delà les opinions qu’il défend, parce que la liberté est une et elle est indivisible. La liberté d’expression, ce n’est pas seulement pour moi, c’est pour tout le monde.

 

Qui a pris alors la décision ?

Je ne sais pas mais je ne saurais imaginer que le Président soit derrière. Il a d’autres chats à fouetter. Mon inquiétude ne vient pas de ce que fait Ali Benhadj mais de l’état du pays.

 

Comment expliquez-vous les violences à Béjaïa ? Le Premier ministre a parlé de manipulation. Partagez-vous son avis ?

Il ne s’agit pas seulement de Béjaïa. Il y a eu des tentatives dans d’autres régions, notamment à Alger. L’appel à la désobéissance civile étant anonyme, la manipulation est là. À ma connaissance, la désobéissance civile est un moyen politique qui peut être exercé par des partis et des syndicats qui se réunissent pour faire chuter un régime mais ils sont identifiés. Ils appellent la population à rester à la maison ? à ne plus respecter ses obligations jusqu’à ce que le régime tombe. Donc l’appel pour les 2 et 3 janvier avait pour objectif le désordre. Ce ne sont pas les jeunes qui sont en cause. Eux sont des victimes. S’ils ne souffraient pas, ils ne seraient pas entraînés dans la violence.

Ensuite, les aventuriers existent partout. Ceux qui ont organisé ces violences auraient voulu stigmatiser la Kabylie. Sauf que cette région leur a donné encore une leçon politique. Les Algériennes et les Algériens qui ont appelé à la sagesse surtout en Kabylie et ont compris le danger, ne l’ont pas fait par amour pour le gouvernement ou par accord avec sa politique, ni parce qu’ils sont satisfaits de la Loi de finances 2017 ou de la Loi sur la retraite. Ils veulent préserver le cadre national car si on sombre dans le chaos, il n’y aura plus rien à rattraper et l’avenir sera confisqué. C’est pour cela que je veux saluer cette sagesse et ce patriotisme.

J’ai lu que le Premier ministre a dit que c’était un examen positif pour le gouvernement. Personnellement, je pense que c’était un sérieux avertissement. Car ce qui s’est produit les 2 et 3 janvier peut se reproduire. Les raisons sont là. La mèche peut prendre. Donc, il faut plutôt assécher le vivier de la colère et de la détresse juvénile.

 

Au-delà du football, que reflète pour vous l’échec de l’équipe nationale à la CAN 2017 ?

C’est tout simplement la décadence dans tous les domaines. Cela ne m’a pas surpris d’autant plus que ce milieu aussi est gangrené par l’argent. Je pense qu’il faut une refonte totale en Algérie. Une refonte des institutions d’abord.